vendredi 7 décembre 2007
De l’autre côté

de Fatih Akin - 2007 Allemagne
RACCORD
Chef de file du renouveau cinématographique allemand, Fatih Akin est un artiste polyvalent -DJ, documentariste et réalisateur de fictions- et engagé sur les problèmes de notre temps. Trois ans après « Head on », qui l’avait fait découvrir du grand public, Fatih Akin revient avec « De l’autre côté », sorti en salle le 14 novembre dernier. Prix du scénario au dernier Festival de Cannes, le film surprend par une intrigue complexe, racontant le destin de six personnages, naviguant entre l’Allemagne et la Turquie. Le pari de la multiplication des points de vue était périlleux, tant le risque de dérive est grand avec ce type de narration; au lieu de ça, Fatih Akin réussit cette croisée des chemins d’une main de maître, preuve qu’il est grand scénariste et un grand cinéaste.
Quelques mots d’abord de l’écriture du scénario, qui éclaire sur les choix de mise en scène. De l’aveu même de Fatih Akin, elle a été fragmentaire, conçue comme un puzzle sans véritable ligne directrice. Bien sûr, le cinéaste avait dans l’idée que « De l’autre côté » serait le deuxième volet d’une trilogie intitulée « L’amour, la mort et le mal », commencée avec « Head On ». Sa motivation première était de poser des questions sur le genre humain. Ce questionnement existentiel formait donc la matière créatrice du réalisateur, à partir de laquelle la narration a pris forme. On perçoit ce tâtonnement dans le film par l’errance des personnages dans leur quête affective ou identitaire et par un montage volontairement anachronique.
Le titre aurait pu être « Des deux côtés » avec la scission du film en deux grands chapitres « La mort de Yeter » et la « Mort de Lotte », dont la dernière partie, intitulée « De l’autre côté » forme l’épilogue. Tous deux se déroulent simultanément -même cela n’est chronologiquement pas le cas dans le film- et les changements géographique sont les mêmes –début en Allemagne et fin en Turquie. Le premier chapitre s’attache à développer la rencontre d’Ali Aksu avec Yeter, une prostituée d’origine turque comme lui. La solitude de ses deux êtres constitue le point d’ancrage du récit. C’est pour combler son besoin d’affection qu’Ali demande à Yeter de s’installer avec lui, malgré les réticences de son fils, Néjat. Celle-ci blessée dans sa chair par la disparition de sa fille, Ayten, accepte le marché, peut-être dans l'espoir de retrouver sa dignité perdue. La culpabilité de Néjat, ressentie après la mort accidentelle de Yeter va le pousser retourner en Turquie, sur les traces de la fille disparue. Le deuxième chapitre se concentre, lui, sur le personnage d’Ayten et de sa rencontre avec Lotte Straub. Séduite et fasciné par le charme d’Ayten, Lotte abandonnera tout pour sauver cette dernière, emprisonnée en Turquie suite à son expulsion d’Allemagne. Les scènes des deux cercueils, clôturant les deux premiers chapitres, celui de Yeter, rapatrié vers la Turquie, et celui de Lotte, vers l’Allemagne, se font échos et associent tragiquement la destinée des deux familles, Ali et Nejat Aksu et Susanne et Lotte Straub. La troisième partie, au titre éponyme de celui du film, est le temps du deuil. Arrivée à Istambul, Susanne, la mère de Lotte, suit les traces de sa fille, comme un dernier hommage. Sa douleur, sa culpabilité de ne pas avoir su être à l'écoute, sont magnifiquement restituées par le jeu pudique et délicat de Hana Shygulla, actrice fétiche de Fassbinder.
Le choix d’un montage alterné semblait à fortiori mieux adapté au genre du film choral. Fatih Akin assume ce traitement linéaire de l’action et cela contribue même à renforcer sa force dramatique. Il s’est fallu de peu pour que mère et fille se retrouvent. C’est d’ailleurs un des grands intérêts du film que de réussir à reconstituer, à travers la rencontre à priori invraisemblable de ces personnages, l’importance du hasard dans le cours de nos vie. On ne sait jamais de quoi demain sera fait. De la même manière, chacune des deux morts est le résultat d’un acte gratuit ; Yeter meurt accidentellement, poussée par Ali, aveuglé par l’alcool et Lotte est tuée par un enfant, inconscient de son geste. La fortuité de ses deux morts démontre de la vanité de l’existence. Et plus Fatih Akin cherche des réponses, plus il s’interroge.
L’engagement du cinéaste est évidemment très présent,
moins politique qu’intime d’ailleurs. En abordant des thématiques qui lui sont
chères et qu’il connaît parfaitement puisqu’il a une double culture, il nous
invite à réfléchir sur ce qui définit l’identité d’une personne. Est-ce le lien
du sang ou celui de la terre ? Fatih Akin offre ici sa vision de
l’immigration, non pas par l’assimilation ou le communautarisme mais bien par
un dialogue fragile et pudique. Il n’y a pas de solution miracle pour régler
l’immigration. Il y a juste la revendication d’un droit à la liberté de chacun,
celle d’aimer et d’affirmer sa différence. C’est peut-être ça aussi la magie de
« De l'autre côté », questionner le spectateur dans son rapport à
l’autre sans jamais prendre position. La suggestion n’est-elle pas le propre du
dialogue ?
GERALDINE
Commentaires
yes ! it was my number one pour 2007 ! (very raccord !)
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